Il est bon de vous dire que chez nous, un gros courrier, quand
on a ben de la malle, comme on dit, à la poste, oh! un gros
courrier, madame, c’est un statut social. Je vous mens pas,
un abonnement donne à son… abonné une espèce d’autorité
particulière, un sentiment de sécurité, d’assurance, je dirais
un sentiment de possession du monde. Voici donc, sur ce thème,
la vie simple et merveilleuse, l’aventure silencieuse et secrète
d’un certain dénommé Paul-Eugène.
Prologue.

Quand Paul-Eugène est r’venu d’son voyage
Parents, amis l’attendaient sur le quai
Salut, Paul-Eu, t’as donc ben des bagages
Il leur a dit: «Laissez-moi débarquer»

Le lendemain tous les gens du village
Étaient v’nus l’voir afin de s’informer
Tu peux parler, pis, toujours, le chômage?
Il leur a dit: «Laissez-moi allumer»

Pendant quinze jours il a gardé silence
Pis quand la malle a été dépaqu’tée
Il leur a dit, comme une confidence:
«Y en a pour moi.» I’ s’était abonné

Et c’est ce même Paul-Eugène qui devint, en peu de temps,
par la force des choses de la poste aérienne, terrestre et
maritime, l’un de ces personnages centre de l’abonnement
universel que l’on avait fini par appeler, familièrement,
Paul-Eu. Mais c’est plus tard, seulement, que…

On l’appela Paul-Eu-Gazette
I’ recevait tous les journaux
Ça y donnait le mal de tête
Ça y donnait le mal de dos
Le Droit, Le Devoir pis La Presse
Le Soleil, Le Jour, les hebdos
Le Time avec tous ses Express
Le Monde avec les Figaro
Certains, c’était pour les manchettes
D’autres, c’était pour les photos
Il en r’cevait tous les bateaux
On l’appela Paul-Eu-Gazette

Ah! pis là, les questions:

As-tu lu, Paul-Eu?
Pis, en haut, ça va?
Il a répondu
Ça va pas tant qu’ça
Le progrès s’en vient
On aura la route
On sait pas c’qu’a’ coûte
On sait d’où c’qu’a’ vient
Paraît qu’c’est pas drôle
C’qu’ils ont dépensé
Au Lac-à-l’Épaule
Pour l’ensemencer
Y a la Grand-Rivière
Qui s’rait déclubée
Quand on est à terre
On peut pas tomber
Avec ben du foin
On tombe encore moins

C’était Paul-Eu. Un homme énigmatique, qui ne posait jamais
de questions, semblant avoir réponse à la plupart. Ça, euh…
Sûr de lui? Peut-être. Instruit, de mille choses, cela est certain.
Un jour, par exemple, sans prévenir, au magasin général, il vous
sortait des phrases, des choses, il vous amenait des nouvelles.
Une fois, avec le monde qui était là, à un moment donné,
sans prévenir, comme s’il avait parlé de la pluie pis du beau
temps, de la pêche: «Je crois devoir vous informer ce matin,
messieurs…» (Messieurs: y avait Charles-Émile, Tit-Noir,
Midas, John qui les servait, il les avait déjà vus, il les
connaissait… Messieurs… ah! c’était sa manière.) «Je crois
devoir vous informer ce matin, messieurs, du fait qu’en
Mongolie, qu’en Mongolie extérieure, dis-je, les troupes se sont
massées à la frontière et que si…» Quoi? Comment? As-tu
compris c’qu’i’ dit là? Pour moi i’ vire… Ça a pas d’bon sens!
Là, là, y avait, dans tout le magasin général, un silence… que
t’aurais pu marcher dessus! Charles-Émile regardait Tit-Noir.
Tit-Noir regardait Midas, qui regardait Charles-Émile… Pour
l’amour du saint Ciel avant qui s’décroche sur nos têtes,
Paul-Eu, essaye à parler pour qu’on te comprenne… Parce que
là, ce que t’as été chercher là… Explique, explique, au moins.
«Je comprends, Tit-Noir, que tu ne comprennes point. J’admets
que j’aurais dû prévenir. La Mongolie, Tit-Noir… non, c’est
pas une maladie. La Mongolie, Tit-Noir, c’est un pays. Oui.
J’admets que ce n’est pas précisément situé sur la Côte. Ah! ça,
non. Ah! ça faut dire que sur la Côte, par chez nous, la
Mongolie, ça serait plutôt dans le genre… extérieur.»

Ainsi parlait Paul-Eu-Gazette
C’était Paul-Eu-Revue aussi
Paul-Eu-Bobino-Bobinette
Paul-Eu-Match et Paul-Eu-Scopie
Paul-Eu-Playboy, Paul-Eu-Planète
Paul-Eu lisait, j’vous l’avais dit
Le courrier du coeur de Janette
Nous, Maintenant et Parti pris
Il savait tout sur les vedettes
Il savait tout sur les Oblats
Y en avait pas qu’il lisait pas
On l’appela Paul-Eu-Gazette

As-tu lu, Paul-Eu
Pour le Canada?
Il a répondu:
Pus d’affaire à ça
La frontière est mince
Mais si j’ai compris
C’est pus une province
C’est comme un pays
Mao est malade
Nixon est avec
Chacun sa croisade
Le pape est au sec
Ils ont r’monté l’beurre
Les cartouches aussi
Veille ben tout à l’heure
Fusil à crédit
Police à gogo
Justice à robot

C’était Paul-Eu. Un jour, il a envoyé un petit garçon faire
une commission chez monsieur Thophane, chercher tel numéro
de telle revue, telle page. «Il a ça, il va te le donner, il sait.»
Le petit gars revient, commission bien faite. «Merci, mon petit
bonhomme. Je suis certain, mon petit bonhomme, que tu serais
content, si monsieur Paul-Eu te donnait cinq sous, seulement,
pour ta récompense. – Ah oui, c’est certain. – Hélas, je regrette,
mais monsieur Paul-Eu n’a pas ces moyens-là. – Oh! ben,
laissez faire, d’abord. – Non, non, non. Il ne sera pas dit…
Attends. Il ne sera pas dit que monsieur Paul-Eu aura fait
perdre un temps aussi précieux que le tien. Je m’en vais te
donner bien davantage. Écoute-moi bien. Ce soir, juste avant
de te coucher, tu sortiras dehors, et là tu regarderas dans le fin
fond du haut du faîte du ciel, au zénith, qu’on dit. Et là tu vas
voir une belle dame en bleu, une étoile, une étoile, une belle
dame, toute de bleu vêtue, très haut. C’est la plus belle, la plus
grosse, tu vas la reconnaître. Je suis certain qu’un petit
bonhomme de ton âge, quel âge? Sept ans! Un petit
bonhomme de sept ans, comme toi, il aimerait savoir le nom de
cette belle dame là-haut, très loin, en l’air… – Ouais. – Eh bien
cette dame s’appelle Vega. Retiens le nom. Et retiens surtout
ceci, mon petit bonhomme: lorsqu’on sait le nom des choses, on
les possède. Va-t’en, t’es bien payé.» C’était Paul-Eu.

Ainsi parlait Paul-Eu-Gazette
Il en avait plein la maison
Il était pas celui qui jette
Il empilait jusqu’au plafond
Il disait toujours à Jeannette
Qui désempoussiérait tout ça
Du moment qu’la cuisine est nette
C’qu’est bien classé, ça s’salit pas
Mais il était couvert de dettes
Les abonnements, ça r’vient souvent
Y en avait toujours en suspens
Ainsi parlait Paul-Eu-Gazette

Pis le temps passe…

As-tu lu, Paul-Eu?
Assis-toi, dégreye
J’lis quasiment pus
Envoye donc pareil
L’amour est fini
L’argent la contrôle
D’après mon épaule
Le temps se r’froidit
À propos d’la guerre
J’ai su par le loup
Qu’i’ peut pus la faire
Mais qu’il en a l’goût
J’ai vu sur le fleuve
Passer trois maisons
Des belles maisons neuves
Avec des pignons
Au clair de la terre
Mon ami Pierrot
M’écrit d’Angleterre
Avec son pinceau

Hebdomadaires, quotidiens, ça fait d’l’âge
Pis on a vu les enfants s’en moquer
Paul-Eu trop lu, Paul-Eu perdu la page
Monsieur Paul-Eu, t’as du papier su’ l’quai

A fait longtemps partie du paysage
Nanette a dit: Il est pus comme avant
Faisait tout seul des discours, des présages
Parlait pour lui et parlait pour le vent

Puis un matin que l’hiver était maître
Quand la Nanette est v’nue pour allumer
Le poêle est rouge et devant sa fenêtre
Paul-Eu regarde monter les fumées

Il a chauffé aux revues, aux journaux, aux livres, même, tout
l’hiver. Il a tout brûlé.

Après sa mort qui fut secrète
J’ai retrouvé dans ses papiers
De son écriture parfaite
Des noms de femmes par milliers
Des noms de villes, des noms de rues
Des noms de rois et d’assassins
Des noms de choses disparues
D’arbres, d’oiseaux, de dieux, de vins
Et cette phrase de poète:
«La vie est cachée dans les mots
C’est mon trésor et mon tombeau»
C’était signé: Paul-Eu-Gazette

Au clair de la terre
Mon ami Pierrot
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